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SALERNES : A L'ORIGINE DU NOM

Publié le par Hervé Siffre

Revenons sur ce serpent de mer que constitue l’origine du nom de notre village et sa troublante homonymie avec le Salerno italien. Nous savons que par le passé quelques auteurs attribuèrent ce cousinage au bref passage en Provence de la mythique Reine Jeanne en 1348. C’était oublier un peu vite que l’existence de notre Salernes était antérieure au séjour de la comtesse de Provence comme en témoigne depuis l’an 1007 l’article 486 du cartulaire de Saint-Victor. Indépendamment de cette incohérence chronologique, l’hypothèse d’un lien entre les deux cités paraissait totalement invraisemblable. J’étais moi-même au nombre des sceptiques. Et pourtant…

Lors d’un récent passage aux Archives départementales j’ai eu le plaisir de rencontrer Henri Bresc, historien de la Méditerranée et de la Sicile médiévale, un universitaire qui fait autorité dans ces domaines. Selon lui l’homonymie entre le Salerno napolitain et le Salernes provençal ne serait pas fortuite. Je résume la réflexion qu’il a bien voulu partager avec moi.

A partir du Vème siècle l’Europe occidentale fut traversée par des vagues successives de peuples venus du nord et d’orient : Vandales, Huns, Ostrogoths, etc… Parmi ces envahisseurs les Lombards, un peuple d’origine germanique, s’emparèrent de la vallée du Pô dans la seconde moitié du VIème siècle. Deux siècles plus tard, ils étaient maîtres de la quasi-totalité de l’actuelle Italie continentale. Néanmoins à la fin du VIIIème siècle la partie septentrionale du royaume lombard passa sous le contrôle de Charlemagne. La Lombardie mineure, au centre et au sud, dominée par le duché de Bénévent conserva sa pleine autonomie avant de se diviser en petits états prospères, dont la seigneurie de Capoue et la principauté de Salerno(1).

Chez les princes de Salerno, on trouve trois Pandolf (aussi Pandulf ou Pandolphe). Le premier, Pandulf Tête de fer, régna de 974 à 977 et le dernier, Pandolf III dit l’usurpateur, fit une brève apparition en 1052. D’autres monarques lombards ont gouverné sous ce nom la principauté de Capoue et le duché de Bénévent voisins.

Un deuxième nom apparaît, celui d’Atenolf (aussi Atenulf), qui désigne plusieurs princes des états de Bénévent et de Capoue aux Xème et XIème siècles. On relève en outre neuf Pandolf parmi les princes de Capoue.

Pandolf, Atenolf ? Voilà des noms qui nous sont familiers. Ils nous renvoient aux Pandulphe et Atanulphe salernois si souvent cités dans les chartes de Saint-Victor tout au long du XIème siècle(2). C’étaient soit des bienfaiteurs pieux et aisés du monastère marseillais, soit les témoins des actes rédigés.

Or la présence chez nous de noms lombards tels Pandulfe et Atanulfe, associés à l’existence d’une cité - Salernes - homonyme d’une ville de Lombardie mineure - Salerno - ne laisse pas d’intriguer Henri Bresc. C’est cette association singulière qui le détermine à voir dans le nom de notre village un héritage lombard. Une telle proposition est séduisante et en tout cas inédite.

Une rapide recherche dans la documentation disponible permet de retrouver les mêmes noms lombards à peu près partout en Provence à la même époque, sous différentes variantes (Tourves, Saint-Martin-de-Brômes, Fréjus).

Par contre, et sauf information contraire, il n’y a pas dans notre région d’autre exemple de ville dont le nom aurait pu être importé de Lombardie mineure. Salernes serait donc une exception dans l’immense catalogue des communes provençales.

Il reste enfin à déterminer par quelles voies seraient arrivés sur nos terres ces Lombards du sud, et surtout quand et pourquoi.

Il n’en demeure pas moins que cette approche est tout à fait intéressante. Une nouvelle pièce versée au dossier, en somme.

(1) Le nom Salerno lui-même n’est pas lombard puisqu’il émane du latin Salernum, une cité fondée par les Romains en 197 avant J-C pour abriter une garnison.

(2) Athanulfe, Athenulfe, Attanulfe (mentionné en 1007, 1012, plusieurs fois en 1050, 1054, 1055) - Pandulfe (mentionné en 1007, 1010, 1048).

 

Des seigneurs lombards de Salernes

Ces individus sont de petits seigneurs locaux membres par alliance de la famille des Pontevès. Ainsi Athanulfe est-il qualifié de très illustre en 1007 alors qu’il vient de mourir sur le chemin du retour d’un pèlerinage à Rome. Un autre Athanulfe, peut-être son neveu, est nommé domnus, c'est-à-dire seigneur, plusieurs dizaines d’années plus tard. Quant à Pandulfe il est dit domnus Pandulfus nobilis miles lorsqu’il donne en 997 au monastère de Cluny une terre qu’il possède à Valensole. On apprend à cette occasion que son fils est nommé Aténulfe. Cette dynastie lombarde a ainsi multiplié ces noms : en 1054 la fille d’Athanulfe, Bilieldis est l’épouse d’un autre Athanulfe. Leur fils Heldebert est évêque, ce qui confirme bien leur statut social. En 1018 un Pandulfe de Salernes guerroie avec Arbert de Pontevès aux côtés du comte Guillaume de Provence pour reprendre le château de Fos. Il s’agit certainement du frère d’Athanulfe (celui de 1007), mais il est peu probable que ce Pandulfe-là soit le même qui fit trucider à Tourtour deux de ses créanciers en 1058.

Mais la question demeure : ces nobliaux originaires de la Lombardie mineure ont-ils créé notre village ? Même si les indices sont troublants, rien ne permet encore de l’affirmer. Il faudrait tout d’abord déterminer par quelles voies ils seraient arrivés sur nos terres ce qui permettrait ipso facto de savoir quand et pourquoi. Si l’on épouse l’idée d’un Salernes lombard, répondre à ces questions permettrait par la même occasion de dater l’installation du village sur son site actuel. On précisera néanmoins à cet égard que lors de sa fondation à l’époque qui nous intéresse, le château de Salernes n’avait évidemment pas l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui. C’était certainement un édifice rustique, fait de bois et de pierres, un castel initial dont on peut reconnaître quelques vestiges dans la partie sommitale du site. Rien à voir avec la construction imposante mais soignée dont les ruines témoignent aujourd’hui encore de l’élégance passée.

Sources :

Cartulaire de Saint-Victor – Archives départementales des Bouches-du-Rhône.

Jean-Pierre Poly, La Provence et la société féodale 879-1166, Bordas 1976

Hervé Siffre

La Lombardie mineure vers l'an 1000

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