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1851 : DEUX CADAVRES POUR QUATRE FUSILLES

Publié le par Hervé Siffre

1851 : DEUX CADAVRES POUR QUATRE FUSILLES

La gravure précédente est tout à fait fantaisiste. De toute évidence elle a été réalisée par un artiste qui ne connaissait rien de Salernes. Pourtant les évènements qu’elle rappelle sont quant à eux bien réels. En voici le récit.

L’insurrection de 1851 contre le coup d’état s’acheva dans le sang le 10 décembre à Aups. Et si généralement tout au long de cette semaine épique les insurgés républicains traitèrent de façon clémente les quelques otages qu’ils trainaient avec eux, le sort des prisonniers tombés entre les mains de la troupe lancée à leurs trousses fut souvent différent. Ce fut le cas des deux hommes qui nous intéressent.

Celui qui git face au sol se nommait Marc Joseph Giraud dit l'espérance, tisserand du Luc. L’autre victime était Auguste Pellas dit Bon, modeste cultivateur de Vinon âgé de 18 ans. Le premier fut capturé alors qu’il fuyait le désastre d’Aups en direction de Sillans. On le conduisit à Salernes où il passa la nuit avec des dizaines d’autres détenus. Le 11 décembre au petit matin, on attacha les prisonniers deux par deux pour les conduire à Draguignan. Au nombre de quatre vingt environ ils étaient escortés par une troupe nombreuse dont une quarantaine de gendarmes extrêmement brutaux et menaçants. La colonne s’ébranla depuis la place de la mairie. Giraud se trouvait enchaîné au jeune Pellas, par hasard semble-t-il. Arrivés à proximité de la chapelle Saint-Clair, le capitaine Houlez qui commandait le détachement de Gendarmerie donna l’ordre suivant : Conduisez ces deux-là derrière la chapelle. Et dans le même temps il confia ses pistolets aux brigadiers qui les escortaient. Tous comprirent aussitôt.

Giraud connaissait le gendarme Mayère chargé de la sinistre besogne, qui était en garnison au Luc. Il lui confia le peu d’argent qu’il possédait pour le remettre à sa femme et ils échangèrent quelques mots. Les deux hommes s’embrassèrent chaleureusement, Mayère s’excusant même de devoir obéir aux ordres. Alors que le prisonnier se tournait vers Pellas pour lui faire ses adieux, le brigadier tira soudain une balle sous son oreille droite. Giraud s’effondra. Dans les secondes qui suivirent son compagnon était à son tour atteint d’un tir, également sous l’oreille droite.

On ignore totalement pour quelle raison le capitaine Houlez en voulait ainsi à Giraud, Pellas ayant eu pour unique tort d’être attaché à la même chaîne que ce dernier.

Pellas se réveilla le premier, tout étonné d’être encore vivant. Il secoua Giraud et … le réveilla à son tour. Ce double miracle les rendit euphoriques malgré la fatigue extrême et leur blessure. Ils parvinrent à se libérer en défaisant leurs liens avec les dents et s’enfuirent à travers la campagne salernoise en direction d’Entrecasteaux où ils furent secourus par une famille d’agriculteurs. Puis chacun rentra chez lui.

Auguste Pellas fut une nouvelle fois arrêté à Vinon quelques temps plus tard. Transporté à Draguignan, il fut finalement libéré après quelques mois d’emprisonnement. La blessure subie à Salernes le 11 décembre le laissa sourd jusqu’à la fin de sa vie.

Marc Joseph Giraud quant à lui se cacha quelques jours parmi les siens. Le curé remit à sa veuve la petite somme d’argent confiée par le gendarme Mayère qui l’avait reçue à Salernes au moment de l’exécution. Giraud s’exila finalement dans le Piémont avant d’être enfin gracié. Il finit boulanger aux Arcs.

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Mais ces journées terribles de décembre 1851 entraînèrent des drames dont l’issue fut bien moins heureuse. Le funeste destin de deux Salernois en témoigne.

Alors que le 10 décembre au matin le rideau allait se lever à Aups sur le dernier acte de la tragédie, les insurgés républicains regroupés à plusieurs milliers dans le Haut Var exhortèrent les plus âgés d’entre eux à rentrer au pays. Alors, parmi ceux-là une quinzaine de Salernois remirent leurs fusils entre les mains plus énergiques de générations plus jeunes et quittèrent leurs compagnons pour revenir au village. L’un d'eux, Jean-Baptiste Ferlandy, un veuf âgé de 66 ans, ne pouvant plus suivre, s'arrêta et s'assit un instant au bord du chemin pour y prendre quelque repos. Malheureusement pendant cette halte surgirent les gendarmes, nerveux et agressifs qui, après un court interrogatoire, le massacrèrent sans autre forme de procès. Sensiblement au même moment, sur la route de Sillans, un autre Salernois de retour de la chasse déjeunait à côté du puits de l’Amendeireto (La Mendeirude). Il s’agissait de Jean Joseph Féraud, un propriétaire de 39 ans, plutôt partisan de l'ordre, de la famille et de la religion. Un détachement de gendarmes à cheval passa par là et, apercevant le fusil posé au sol à ses côtés, le prit aussitôt pour un insurgé. Féraud se défendit de ces accusations mais malgré ses farouches dénégations un gendarme lui brisa le crâne d'un grand coup de carabine. Il expira la nuit suivante à Aups où on l’avait transporté.                                                                                                              (Source : Charles Dupont, Les Républicains et les Monarchistes dans le Var en décembre 1851, Paris 1883 – Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines)

Hervé Siffre

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